
Je voulais m'acheter un petit serre-taille, pas pour affiner ma taille, elle est déjà si fine, mais pour enjoliver certaines tenues lors des joyeuses soirées amicales. Pas facile de trouver ce genre d'accessoire en boutique, je me suis donc rabattue sur le net, et, en surfant, je suis tombée sur le 6eme Printemps du Japon à Aix. J'avais complètement oublié ce festival japonais présent chaque année à cette période mais qui ne programme jamais de Butô*, cette danse japonaise dont je raffole.
La Maison du Japon hébergée dans les locaux insalubres des l'Ecole d'Art d'Aix a dans sa cour un authentique théâtre Nô* offert par l'illustre Maître Tanshu Kano, (ne pas confondre avec un autre illustre Kano, Jigoro, fondateur du judo, je sais, vous vous en foutez), donc ce théâtre est une exception mondiale, construit dans les matériaux originaux et réalisations ancestrales où se jouent des opéras traditionnels. C'est un véritable trésor qui trône dans cette cour, merveille en bois d'Inoki (cyprès japonais, je sais…) mais une merveille abritée dans un cloaque totalement vétuste en voie de démolition qui va bientôt subir un massacre à la pelleteuse.
Sur le programme de cette inauguration, conférence, dégustation de sushis et de la pub pour une marque qui vend des serres-taille ! Je sautais sur l'occasion et décidais de m'y rendre d'autant plus que le grand maître Michihiko Suwa, producteur et réalisateur des plus illustres mangas animés in the world, y donnait une conférence.
Michihiko Suwa, c'est le dieu tout puissant de la production des animés "Nicky Larson", "Détective Conan", "Black Jack", ou encore "Inuyasha*", le genre d'incontournables où
même les gothiques lolitas japonaises sont en transes à chaque nouvelle parution d'un nouvel épisode aux
côtés des Cosplayeurs*, Otakus* et autres groupies qui se ruent et dévalisent en un grain de riz toutes les boutiques. Michihiko détient surtout les droits et les clés sur toutes ces cervelles
juvéniles et les
alimente depuis des années de séries fictions aux mondes mythologiques les
plus déchirés qui soient. A Tokyo, des Otakus lui ont vraiment vendu leur âme et sont cliniquement devenus insociables. Il vivent enfermés depuis des années dans leur chambre les yeux vissés sur
des écrans et entretiennent leurs névroses en tétant en continu le Net jusqu'à ce que le sommeil les empoigne de force. Je me souviens d'un reportage où la mère d'un jeune Otaku donnait à manger
à son fils en lui passant sa nourriture par une trappe aménagée dans la porte…
Bref, hier, vendredi 16 mai, 17h, sous la pluie, je pataugeais dans la boue de la cour de l'Ecole d'Art où
évidemment rôde toujours l'esprit du Nô tant que le théâtre sera là. Une estrade était dressée tout contre et les officiels commentaient en présence du consul du Japon le programme du festival.
Maigre public sur quatre bancs, quelques fous téméraires venus se dépayser ou trouver des serres-taille comme moi.
18h. Changement de lieu. On repatauge. Conférence de Michihiko dans une salle de projection dans le bâtiment à côté.
Pendant une bonne heure dans un mini amphi, le Maître à la physionomie glabre au-delà de tous les dédains du monde, explique en japonais le pourquoi du comment de la réussite de son œuvre dans la bande dessinée animée ou écrite. Ronronnement du traducteur, la salle est éteinte. Les projections s'enchaînent. Une heure plus tard, il annonce un scoop. Les trente personnes présentes retiennent leur souffle. Ca me réveille. Il a un message de l'héroïne (fictive !) du dernier feuilleton, dont notre galaxie attend la sortie avec impatience, pour ses fans présents. Etrangement sur le qui-vive, Michihiko demande à un média local qui filmait d'arrêter l'enregistrement. Instant solennel. Mais que va-t-il se passer ? Il pointe son micro sur son portable d'où jaillit une voix crécelle de petite fille asiatique. L'interprète traduit :
- Bonjour ! Comment allez-vous ! Je suis… vous allez être très surpris de mes nouvelles aventures (…)
Je ne me souviens plus du bla bla bla infantile ponctué par la traduction. Le public ne réagit pas vraiment et aucun cri d'hystérie ne fend l'exclusivité de cet évènement interplanétaire. Maigres applaudissements à la fin du scoop du BlackBerry du Maître. Du haut de sa gloire suprême, il demande alors au public avant de se quitter de s'unir à un rite que la série honore. Il fait resserrer les rangs (beaucoup sont partis pendant que je dormais) car la salle est clairsemée. Il vérifie encore que la caméra ne tourne pas et reprend son air formolé. L'interprète traduit :
- Tendez le bras, index pointé sur la tête de celui qui occupe le siège devant vous et répétez cette phrase tous ensemble en un seul cri : "Il n'y a qu'une seule vérité !"
Flottement dans la salle. Ca amuse certains mais la discipline ne les habite pas. Ici, en Europe, on ne naît pas calibré japonais. Je me redresse totalement réveillée. Lever le bras de cette façon et clamer ce slogan à multiples sens surtout fascistes n'est pas mon truc du tout ! Je ne manga pas de ce pain-là… Je me lève d'un bond et me dirige vers la sortie tout en regardant comment le Maître des cervelles va rattraper cette troupe d'amorphes.
- Allez on recommence ! Bras tendu… IL N'Y A QU'UNE SEULE VERITE !… Allez… Tous ensemble… IL… lance le bras. Les influençables lancent faiblardemment - "Il n'y a qu'une seule vérité !"
Bof...
Michihiko le sacralisé de la mangasphère a dû faire vaciller son ego car le cri des vingt Européens agrippés et des quatre ou cinq timides Japonaises fut plus rigolard que soumis à son dictat. Mais les bras ont quand même été tendus... sous les flashs d'un des gorilles du maître qui a dû prendre au moins 500 photos frénétiques pendant toute la conférence. Je suis partie en me serrant la ceinture à défaut de taille, sans manger les sushis qui m'attendaient sur l'estrade.
Pauvre de Nô
Cosplayeurs : fans costumés comme leur héros préféré de leur série manga favorite
Inuyasha : Héros mythologique (Inu : chien, Yasha : démon)
Buto : 'Art danse' en japonais
Michihiko Suwa à l'Ecole d'Art, photo perso. Vidéo Buto : âmes prudes
s'abstenir... Ceux qui ont de l'humour allez-y, mais on ne peut nier le génie d'une telle création
Derniers Commentaires